Cette semaine, des tomates à 6€ le kilo, un coutelier normand qui forge ses lames à la main, et un restaurant au bout du bout du monde. Je vous emmène faire un tour en dehors du périph.
Au menu cette semaine
L'addition : 6€ le kilo de tomates botoxées
Coup de coeur : Marc Jacquard, coutelier normand
Au microscope : une maison bleue, au bout de nulle part
À emporter : 3 adresses au pif
L'addition : 6€ le kilo de tomates botoxées
À un certain Yann qui nous explique que tout le monde a chaud, même Bernard Arnault. Le Bernie a eu tellement chaud qu'il a organisé son défilé Louis Vuitton sous une vague artificielle en plein campus universitaire, histoire de bien rafraîchir le nœud de sa cravate. Autant vous dire que les étudiants qui crèvent de chaud au CROUS, il doit bien s'en tamponner le flacon de Shalimar.
Pendant que les ultra-riches grelottent sous une clim un peu trop frisquette, nous autres, la fange, sautons dans l'odorant canal Saint-Martin et survivons de tout ce qui ne se cuit pas et contient de l'eau. Manquerait plus qu'on engraisse Carrefour pour s'acheter des tomates botoxées à 6€ le kilo.
« Oui mais manger bio et de saison, c'est cher ! » Vous n'avez pas totalement tort. Pas tout à fait raison non plus. Il existe en périphérie de Paris dix cueillettes qui proposent des produits locaux, de saison et propres, à prix doux. Des plantations où l'on vient cueillir soi-même juste ce dont on a besoin selon les saisons parmi les fruits, légumes, fleurs et aromates, mais aussi acheter des produits transformés d'artisans locaux : miels, confitures, fromages, œufs.
Je sais, prendre le RER pour aller cueillir ses poireaux n'était sans doute pas dans vos plans de vie. Considérez ça comme un petit acte militant pour un mieux vivre. Pendant que certains s'enfoncent dans leurs sièges dorés, assistés de robots à la manière des fitless humans que prédisait la dystopie Wall-E en 2008, nous attraperons pelles et râteaux pour reprendre notre liberté. C'est décidé, ça remplacera désormais les cours de Pilates et de yoga que je n'ai jamais pris, puisque j'aime mieux nourrir mon corps et mon esprit de groseilles et de cassis.
Côté responsabilité, on est assurés : Chapeau de Paille est un Groupement d'Intérêt Économique à but non lucratif, ce qui signifie concrètement que les bénéfices ne vont pas garnir la poche d'un actionnaire quelconque mais sont réinvestis dans le réseau et ses producteurs. Le groupement fédère des cueillettes engagées sur une charte commune : production raisonnée, absence de pesticides de synthèse, circuits ultra-courts et prix justes, aussi bien pour le producteur que pour le cueilleur du dimanche. Le modèle économique est simple et honnête, ce qui devient presque subversif en 2026.
Quelques prix du moment pour vous convaincre : 2,80€ le kilo de tomates en cueillette à Cergy, 7,90€ le kilo de framboises à Viltain. Parfait pour emmener son date, ses mioches, Mamie et peut-être même... Bernie.
Coup de coeur : Marc Jacquard, coutelier normand
Plus je rencontre d'artisans en région, plus je mesure ma naïveté face au pouvoir du marketing. Prenons l'huile d'olive. J'achetais avec une confiance aveugle la bouteille que je croyais premium d'une certaine marque dont l'étiquette jaune représente un cheval. Quelques clics plus tard, je constatais qu'en plus d'être soupçonnée de fraude à l'étiquette « huile d'olive vierge extra » et de contenir microplastiques et perturbateurs endocriniens en généreuses quantités, cette entreprise avait vu son PDG faire une petite thalasso derrière les barreaux pour corruption. Charmant.
Je m'efforce donc désormais de faire la démarche dont les pros de la pub veulent nous délester, en même temps que de nos connexions neuronales : d'aller chercher le bien manger plus loin que le bout de mon nez.
Cette semaine, cette quête m'a menée chez Marc Jacquard, qui participe au bien manger jusqu'au bout de ses lames de couteau. Après 29 ans à courber l'échine pour forger et ferrer les chevaux normands, ce qu'on appelle très joliment un maréchal-ferrant, Marc se reconvertit progressivement dans la coutellerie artisanale. Par passion des canifs, certes, mais aussi pour s'assurer une activité physiquement plus supportable avec les années.
Sur les plages d'Utah Beach, il récupère les coquilles de moules et de coquillages qu'il fait broyer et agglomérer pour façonner les manches de ses couteaux pliables. Il forge et travaille à la main ses lames en acier damassé, ses mécanismes à ressort, qui font sa signature. Barbe fournie et allure de viking, Marc va jusqu'à se procurer des défenses de mammouths que le dérèglement climatique libère du permafrost, et des bois de cerfs (récupérés post mortem naturalem, assurément), pour ses manches de guerrier au tendre cœur normand.
C'est dans le restaurant Marnage à Barneville-Carteret que j'avais découvert ses créations, car l'on m'avait offert le loisir de choisir parmi leur collection de couteaux celui qui allait m'accompagner pour le repas. Un détail qui change tout. Dans son atelier de Carentan-les-Marais, j'ai vu le petit four, la forge, la presse hydraulique, les machines de polissage. De la matière première jusqu'au fignolage précis des têtes de vis, Marc contrôle chaque étape du processus. Comptez environ une journée de travail par couteau, dont il garantit l'entretien et les réparations « à sa vie », comme il aime le dire.
Pour un beau présent, ou la lame d'une vie, vous irez frapper à la bonne porte. Marc Jacquard Coutelier, Carentan-les-Marais, Normandie. Commandes sur Instagram ou par téléphone au 06 82 01 77 74.
659 Chemin des Bongons, 50500 Carentan-les-Marais
Au microscope : une maison bleue, au bout de nulle part
« C'est une maison bleue, adossée... » non pas à la colline, mais à la réserve ornithologique du domaine de Beauguillot.
D'avril à septembre, on y déguste le roi des crustacés en pleine saison : un homard manchot (de la Manche, pas de la banquise) flambé, accompagné de sa sauce au beurre blanc infusée au champagne. Toute l'année, on se délecte d'une carte ultra-locale.
Lorsqu'on y pénètre, on entre chez Roger Lepoitevin, feu le créateur de l'établissement. Un sérieux bonhomme moustachu dont le portrait est suspendu au-dessus de la cheminée. Sa maison normande à l'intérieur boisé, calfeutré de tissus rouges, a été reprise en 2023 par Emma et Raphaël. Le couple de gastronomes a placé aux manettes de la cuisine le chef Pierre Moritz, qui mijote tartare de bœuf et sardine, aile de raie grillée, cannette et tomate brûlée, et autres délices d'une délicate cuisine d'auteur.
L'été, sa terrasse s'illumine et l'on déguste nos assiettes face aux marais, en manquant de perdre un sourcil dans les flammes de cognac qui assaisonnent le homard. L'hiver, on s'attable devant la grande cheminée du salon principal, sous d'épaisses nappes blanches éclairées par les cierges qui coulent à cire perdue le long des candélabres, dans une ambiance presque baroque. Entre ombre et lumière, on se sent arrivés tout au bout du bout du monde, juste avant de tomber à la renverse dans le vide intersidéral de la théorie platiste. L'établissement se localise lui-même « au bout de nulle part ». Une adresse que je visite bisannuellement, pour ne pas m'y habituer et perdre l'enchantement qu'elle me procure.
Chez Roger, Le Grand Vey, Sainte-Marie-du-Mont.
Le Grand Vey, 50480 Sainte-Marie-du-Mont
À emporter : 3 adresses au pif
Rayonnance, pour des pâtisseries délicates et de très bons desserts glacés.
Latte Cisternino, pour une vraie épicerie italienne (un peu) niche.
Le Disco Bar, pour leur pisco sour et l'arrière-salle avec platines vinyles.
Le mot de la fin
À très vite. Et si cette édition vous a plu, partagez-la à quelqu'un qui mange avec curiosité et pense avec appétit.

