Premier volet de ma série sur la gastronomie francilienne.
Il y a deux cents ans, Montreuil produisait les meilleures pêches d'Europe. Il en reste 38 hectares.
Des pêches. À Montreuil. Sur 600 kilomètres de murs en plâtre, à la porte de Paris. Pas une blague : cette banlieue de l'est parisien a régalé les cours royales, et on venait s'y disputer les paniers.
Un fruit de cour, à la porte de Paris
La légende veut qu'au XVIIe siècle, le chevalier René-Claude Girardot, mousquetaire de Louis XIV et ami du grand jardinier Jean de La Quintinie, ait offert au roi un panier de ses pêches de Montreuil. Le roi en redemande : un panier par an. Et quand Versailles adopte un fruit, l'Europe royale suit, de Londres à Saint-Pétersbourg.
Derrière la légende, du concret : c'est autour de Girardot que la culture du pêcher en espalier explose à Montreuil. Vers 1825, on y récolte quinze millions de pêches sur près de 600 kilomètres de murs.
Les murs à pêches
Tout le secret est dans le mur. On enduit de longs murs d'un plâtre fabriqué avec le gypse du sous-sol de Montreuil. Le jour, la paroi emmagasine la chaleur du soleil ; la nuit, elle la restitue. On grimpe ainsi jusqu'à 12 °C de plus qu'à l'air libre, de quoi faire mûrir des pêches gorgées de sucre là où le climat, en théorie, dit non.
Le palissage à la loque
Contre ces murs, on ne cloue rien. On attache les branches avec des bandes de tissu, le « palissage à la loque », pour ne pas blesser le bois et guider chaque rameau vers la lumière. Les plus maniaques posaient même des toitures de bois amovibles au-dessus des espaliers, pour abriter la floraison de la pluie et de la grêle.
Le Téton de Vénus
Montreuil n'a pas seulement fait pousser des pêches : elle en a créé. La plus célèbre porte un nom qui se passe de commentaire, le Téton de Vénus : une grosse pêche à peau claire tirant sur le jaune, chair blanche, très juteuse et parfumée. Une dizaine de variétés anciennes tiennent encore, entretenues comme des reliques.
Même les fruits avaient un accent
La renommée passe jusqu'en littérature. Dans Le Ventre de Paris (1873), Zola oppose, sur les étals des Halles, les pêches de Montreuil « à la peau fine et claire » à celles du Midi, plus hâlées.
Ce qu'il en reste
Puis tout se défait : le train qui fait remonter les pêches du Sud pour trois fois rien, l'urbanisation qui grignote les parcelles, la main-d'œuvre qui file. Des 500 hectares de l'âge d'or, il n'en reste qu'environ 38, en partie classés. La technique ne survit plus que grâce à une poignée de passionnés et d'associations.
Où les voir, et les déguster
On ne trouve pas la pêche de Montreuil sur un étal : elle se visite, et se déguste sur place, en saison.
La Société régionale d'horticulture de Montreuil (SRHM), gardienne du savoir-faire, ouvre son musée horticole et son verger le deuxième dimanche de chaque mois, de 15h à 18h, en visite libre et gratuite. En saison, de juillet à septembre, une dégustation des fruits du verger complète la visite. Les ateliers du dimanche (greffe, taille, palissage) sont gratuits et ouverts à tous.
SRHM, Jardin-École, 4 rue du Jardin-École, 93100 Montreuil
Juste à côté, l'association Murs à Pêches vous accueille sur son site chaque dimanche de 14h30 à 16h30, pour une découverte libre et gratuite des murs et du verger.
Association Murs à Pêches, impasse Gobétue, 93100 Montreuil
Le mot de la fin
Un fruit qui a régalé des rois, cultivé sur des murs de plâtre à dix minutes de Paris, qu'on peut encore croquer un dimanche d'été. La gastronomie francilienne commence là où on ne l'attend pas.

