Cette semaine, je grimpe la butte Montmartre à en perdre un poumon pour découvrir une table de connaisseurs planquée. Et je me pose une question qui me trotte dans le bocal : et si tout n'était pas perdu ?
L'addition : l'atelier peinture et le verre de vin
Selon une étude Toluna Harris Interactive de 2024, 68% des moins de 35 ans préfèrent les expériences aux objets pour leurs sorties et cadeaux, un chiffre qui grimpe encore chez les urbains. À Paris, cette quête du loisir-expérience a fait exploser les ateliers créatifs, escape games et autres activités à faire entre potes. Sans oublier, bien sûr, le sacro-saint verre de vin qui accompagne (presque) tout.
Trois meilleures amies d'enfance qui se retrouvaient déjà, gamines, pour peindre dans le jardin de l'une d'elles, décident un jour de faire passer ce rituel à plus grande échelle. Antonia, Inès et Marie-Rose ont créé Barbouille Studio dans un appartement parisien où d'habitude on shoote plutôt des photos qu'on ne manie le pinceau. Passionnées d'art, dont une formée aux études artistiques, elles ont transformé leur nostalgie d'enfance en concept à part entière, jusque dans le logo, un joli hommage aux Barbapapa de leur jeunesse.
Le principe est simple : tout le matériel est fourni, chevalet compris, et chacun repart avec sa toile sous le bras. Les ateliers du jeudi soir, de 19h30 à 21h30, s'accompagnent de trois verres de vin, planches de charcuterie, de fromage ou véganes en supplément. Le dimanche après-midi, de 16h30 à 18h30, c'est plutôt goûter, avec un partenariat avec la boulangerie voisine pour les viennoiseries, limonades, café et thé.
Pour ceux qui n'ont ni la technique ni l'inspiration, le Barbaprofesseur veille : guides étape par étape, du niveau facile au difficile, voire du sur-mesure pour les plus exigeants. Venez avec une photo de votre chien ou de votre ex, histoire de lui donner enfin la place qu'il mérite : celle d'un vague barbouillage informe dans un coin de toile.
Vous pourriez y découvrir un talent qui finira dans les plus grandes galeries d'art de New York City. Ou, plus vraisemblablement, votre plus honnête croûte à offrir à votre môman pour sa fête. Parce qu'ici, la peinture n'est pas un concours de performance, plutôt le prétexte à un moment d'art-thérapie où l'on couche sur fond blanc les douleurs de la semaine (larmichette).
Studio Barbouille est un concept très bobo-trentenaire-parisien, je vous l'accorde. Mais dans une ville où 1 Parisien sur 2 dit ressentir le besoin de décrocher au moins une fois par semaine (baromètre OpinionWay 2025), on n'est jamais repu d'exutoires face au chaos de la mégalopole.
Coup de coeur : Chez Eugène, place du Tertre
13h, place du Tertre. Je m'attable chez Eugène, en feuilletant sans grande conviction la carte plastifiée caractéristique des attrape-touristes. C'est Benjamin Boukriche qui m'a donné rendez-vous là, fraîchement parti de chez Très Très Bon, je m'attends donc à déguster. Il connaît les lieux et la carte, alors on commande un pêle-mêle des entrées : œufs mayo au moût de raisin, tarama maison fumé, cromesquis de tête de veau, et une première belle référence de vin : le Kilomètre 0 d'Axel Daumont. Peu à peu, cachée dans la boue des tables alentours spécialisées en décongélation au micro-ondes, se dévoile la superbe de cette table.
En cave, Julie Le Trevou, mi sommelière mi encyclopédie qui connaît la France liquide sur le bout des doigts. Avec une quasi fascination pour sa passion et sa facilité à la transmettre, je bois ses paroles et celles de Côme, son associé.
Lui n'est pas très calé en vin, nous avoue-t-il de sa modestie d'autodidacte, en réalité un vrai buvard à connaissance. Il y a un peu plus de 4 ans, Julie et lui ont repris cette grosse machine qui fait 700 couverts le samedi, avec l'ambition d'y implémenter un système vertueux. Je m'étonne de trouver un tartare tranché à la machine et le questionne à ce sujet : avec les contraintes de 2h pour hacher une viande avant de la servir, je ne peux pas décemment demander à mes équipes de débiter 3kg de viande à la main en plein service. Ici rien n'est opaque, et tout est assumé.
Bien-être des salariés, rémunération juste, produits français au mieux et européens au pire (exit le Mercosur), ainsi qu'une carte des vins que les aficionados se refilent sous le manteau : c'est le secret de cette adresse que je n'aurais assurément jamais testée sans les précieux conseils (avisés) de Benjamin.
Puis les plats se succèdent : ceviche de chinchard avec pickles de framboise et rhubarbe, quasi de veau et artichaut frit confit au fromage infusé au citron confit. Quel boulot ! Et surtout quelle constance de niveau chez le chef, qui parvient à nous proposer des classiques de la gastronomie française avec sa petite touche personnelle sans bousculer la tradition.
À l'équipe je demande pourquoi. Pourquoi s'embêter avec un tel niveau sur une place qui mangerait bien des croque-monsieur décongelés sans moufter, pour une marge 2x supérieure ? Et eux de me répondre qu'ils aiment les touristes, leur humeur joyeuse de vacanciers, le challenge d'un rythme soutenu imposé par une telle localisation, et en leitmotiv la transmission du vrai bien manger.
En dessert, coup de coeur pour les profiteroles sauce au chocolat travaillée comme un sabayon, avec le goût du fond de bol des gâteaux de maman avant cuisson qu'on léchait à même la Marise.
Chez Eugène, une adresse pour venir à deux, à 15, entre viandards, végétariens, avec les grands-parents aussi bien que les copains, et se vanter d'avoir une super adresse de connaisseurs place du Tertre. Prévoyez du temps devant vous, et une jolie sieste post-prandiale : Benjamin et moi avons passé 4 heures à table un mardi.
17 place du Tertre, 75018 Paris
Au microscope : la fermentation, vieux truc de grand-mère
En 2026, on appelle ça une tendance, mais c'est surtout un vieux truc de grand-mère redoré à coup de pub. Pain au levain, choucroute, miso, sauce soja, vin : nos ancêtres fermentaient tout bien avant que ça ne devienne un argument marketing sur une carte de restaurant. Le vrai déclic, c'est le confinement. Coincés chez nous, on s'est tous découvert une âme de chimiste amateur, à nourrir notre levain comme un Tamagotchi qu'on aurait honte d'abandonner.
Le prétexte santé fait le reste : microbiote, immunité, digestion, certains y croient dur comme fer, même si la science reste plutôt mesurée. Et cerise sur le pot de grès, c'est aussi devenu l'excuse parfaite pour ne plus jeter ce chou un peu flétri ou ces fruits trop mûrs qui traînent au fond du frigo. Un geste presque politique, à contre-courant d'un monde qui voudrait tout, tout de suite ?
Dans les hautes sphères, la fermentation est devenue un outil créatif à part entière, popularisé par les Scandinaves et leur figure de proue René Redzepi, chef du fameux Noma. On précisera juste, en passant, qu'ici on ne sépare jamais le chef de l'assiette : celui-là restera dans les mémoires pour les accusations de violences en cuisine à son encontre, pas pour ses champignons fermentés.
En France, Benjamin Léonard, ex-chef étoilé passé par Le Chai à l'Île de Ré, avait intégré la lacto-fermentation à sa carte : légumes malaxés au sel à 1,5-2% de leur poids, fermentation minimum sept jours, contrôle du pH à la loupe.
Côté grand public, les ateliers pickles et levain fleurissent, comme au Salon du BON : trente minutes chrono et vous repartez bocal sous le bras. Et pendant que vous jouez les artisans du dimanche, la recherche française avance ! Le laboratoire Ferments du futur, basé à Paris-Saclay, planche sur des aliments fermentés à base de céréales, légumineuses et algues, pour végétaliser notre alimentation d'ici dix ans.
Et si l'avenir ne résidait pas dans l'IA, mais dans un pot Le Parfait qui sent le pipi de chat ?!
À emporter : 3 adresses au pif
La Latteria pour leur atelier de confection de burrata et stracciatella.
Sogno Di Pasta pour leur coppa del nonno, une crème glacée à la machine très prisée des Italiens.
Sacha Finkelsztajn pour mes bagels favoris à Paris.
Le mot de la fin
À très vite. Et si cette édition vous a plu, partagez-la à quelqu'un qui mange avec curiosité et pense avec appétit.

